Moi, l'héroïne, je crache dessus. Les mômes qui se piquent deviennent tous habitués au bonheur et ça ne pardonne pas, vu que le bonheur est connu pour ses états de manque. Pour se piquer, il faut vraiment chercher à être heureux et il n'y a que les rois des cons qui ont des idées pareilles. Moi je me suis jamais sucré, j'ai fumé la Marie des fois avec des copains pour être poli et pourtant, à dix ans, c'est l'âge où les grands vous apprennent des tas de choses. Mais je tiens pas tellement à être heureux, je préfère encore la vie. Le bonheur, c'est une belle ordure et une peau de vache et il faudrait lui apprendre à vivre. On est pas du même bord, lui et moi, et j'ai rien à en foutre. J'ai encore jamais fait de politique parce que ça profite toujours à quelqu'un, mais le bonheur, il devrait y avoir des lois pour l'empêcher de faire le salaud.
17 octobre 2015
23 novembre 2014
Aharon Appelfeld, L'amour soudain, xi
Iréna aime regarder leurs photos. Plus d'une fois elle a pris le large et hanté leur maison et leurs champs. Plus d'une fois elle s'est jointe à eux sur la route de la synagogue, et sur le chemin du retour. Ce que sa mère lui a dit est vivant et provoque en elle des visions et des hallucinations. Lorsqu'elle est seule à la maison, elle n'éprouve aucune solitude. Iréna sait ce qui leur est arrivé pendant la guerre, mais le sentiment qu'ils continuent à vivre est plus fort que leur mort. Une fois, sa mère lui a dit, en parlant au nom de son père, que la mort était une illusion, et qu'il fallait l'ignorer. Cette phrase est gravée en elle.
03 septembre 2014
Benny Barbash, My First Sony
... elle essayait d'être précise, et, si cela lui avait été possible, elle aurait posé son récit sous forme d'équations mathématiques afin que la réalité d'alors ne soit pas édulcorée par des larmes, des reniflements, des soupirs ou des adjectifs banals qui auraient pu convenir à d'autres horreurs, il est interdit d'observer le passé à travers un filtre, interdit de le comparer à quoi que ce soit d'autre, interdit de l’utiliser afin de justifier ou de dénoncer des choses que l'on nous a fait ou que nous faisons à d'autres, interdit d'employer de grands mots, les grands mots, comme elle l'expliqua Papa, sont comme des caisses de résonance, ils font beaucoup de bruit mais sont tout vides à l'intérieur, l'important c'est d'être précis, tu comprends ce que je te dis ?
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22 septembre 2013
A. Cohen, Mangeclous, xxvii
- [...] Mon nom dans la langue française c'est Jérémie. Alors c'est prison maintenant ?
- Evidemment.
Jérémie emmêla d'un geste philosophique et las ses maigres cheveux roux, regarda le lac et les arbres. Il pleuvait dehors. Les gouttes s'abattaient contre les vitres où elles roulaient capricieusement. Oui, les hommes étaient comme les gouttes de la pluie sur les fenêtres.Cette goutte allait à gauche puis soudain à droite. C'était son destin. Eh bien lui, Jérémie, depuis quarante ans, il était une goutte de pluie qui allait toujours du côté de la catastrophe. Patience. La sainte Loi n'en était pas moins grande et excellente.
- Vous êtes triste d'aller en prison ?
- Un peu triste, messié général. Mais content qué jé n'ai pas tiberkilose.
- Et si vous aviez la tuberculose ?
- Alors content dé né pas avoir cancer.
- Et si cancer ?
- Alors content d'être jif. C'est ine catastrophe mais belle.
- Pourquoi ?
- Les autres nations, messié général, ont des moment, deux ânes, trois ânes - le pauvre Jérémie voulait dire "deux ans, trois ans" - dé leur vie où ils pensent qué l'homme va être lé frère dé l'homme, qu'il n'y aura plis des pauvres, plis des riches, plis des méchants. Mais nous, nous croyons cette chose toujours, depuis deux, trois mille ânes. C'est une bonne chose. Et j'ai aussi une bague magnifique.
Il sortit de sa poche une petite saleté en simili et la tendit bravement.
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05 mars 2013
Albert Cohen, Ô vous, frères humains, lxx
En vérité, je vous le dis, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne pas haïr importe plus que l'illusoire amour du prochain, imaginaire amour, mensonge à soi-même, amour dilué, esthétique amour tout d'apparat, léger amour à tous donné, et c'est-à-dire à personne, amour indifférent, angélique cantique, théâtrale déclaration, amour de soi et quête d'une présomptueuse sainteté, vanité et poursuite du vent, dangereux amour mainteneur d'injustice par ce trompeur amour fardée et justifiée, ô affreuse coexistence de l'amour du prochain et de l'injustice, stérile amour qui au long de deux mille années n'a empêché ni les guerres et leurs tueries, ni les bûchers de l'Inquisition, ni les pogromes, ni l'énorme assassinat allemand, ô affreuse coexistence de l'amour du prochain et de la haine.
Albert Cohen, Ô vous, frères humains, lxix
Sans le camelot et ses pareils en méchancetés, ses innombrables pareils d'Allemagne et d'ailleurs, il n'y aurait pas eu les camps allemands et le peuple décharné de mes frères encore vivants dans leurs couches de bois, léthargiques à peine remuants qui attendaient en leurs guenilles rayées, ou nus déjà et les os démesurés sous les flasques peaux vides, attendaient leur tour dans les couches étagées, attendaient leur tour de mourir, attendaient avec l'indifférence de la prostration, attendaient, cachectiques et détachés, attendaient, desséchés, attendaient, avec parfois un geste malade, un geste sans but et très lent, attendaient, étendus ou accroupis en leurs couches dures, attendaient, indifférents à la vermine, attendaient, les yeux encore vivants dans les vastes orbites effrayantes, yeux d'oiseaux nocturnes, yeux agrandis dans les faces creusées, attendaient, avec parfois un malade regard vers les suicidés de la nuit, piètres pantins pendus, attendaient, se souvenant des temps heureux, attendaient leur mort et la savaient proche, attendaient, respirant encore, respirant les effrayants relents annonciateurs, relents sortis des cheminées allemandes, longues cheminées des crématoires allemands, attendaient leur tour de tomber les uns sur les autres, avec les souillures de la peur, de tomber dans les chambres sifflantes de gaz Cyclone, chambres allemandes et gaz allemand. A cause de qui allaient-ils tomber, étiques dénudés, tomber les uns sur les autres, les yeux ouverts ? A cause du blond camelot et de ses pareils en méchancetés, ses innombrables pareils d'Allemagne et d'ailleurs, tous les haïsseurs de juifs.
Oui, ces yeux morts mais ouverts vous regardent, haïsseurs, vous regardent lorsque tendrement vous baisez la joue de votre femme ou le front de votre fils, vous regardent lorsque vous riez, vous regardent lorsque paisiblement vous dormez, vous regardent lorsque vous priez, vous regarderont lorsque vous agoniserez, mains écartant les draps.
Albert Cohen, Ô vous, frères humains, xix
Pardonner de véritable pardon, c'est savoir que l'offenseur est mon frère en la mort, un futur agonisant qui connaîtra les horreurs de la vallée des épouvantements, et déjà il mérite pitié et tendresse de pitié, et il a tous les droits sur moi, augustes droits de son malheur à venir, malheur certain, et comment alors ne pas lui pardonner ?
Pardonner de véritable pardon, c'est aussi comprendre que l'offense était inéluctable, et le comprendre parce que, par pitié et tendresse de pitié, soudain je suis l'autre et lui-même devenu, et je le connais, je le connais le pauvre offenseur, un innocent méchant, toujours innocent, un malheureux chargé de chromosomes malchanceux, un irresponsable résultat, et rien n'est sa faute, et comment alors lui en vouloir et lui reprocher d'être ce qu'il ne peut pas ne pas être, comment lui en vouloir et lui reprocher d'avoir commis ce qu'il ne pouvait pas ne pas commettre, comment ne pas lui pardonner ?
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