25 novembre 2006

Nietzsche, Aurore, I, §30

Voilà maintenant un grand artiste : la volupté que lui procurait d'avance l'envie de ses rivaux subjugués a empêché sa force de s'endormir, jusqu'à ce qu'il fût devenu grand, - combien de minutes amères n'a-t-il pas fait payer à d'autres âmes pour acquérir cette grandeur ! [...] c'est toujours une nouveauté par trop paradoxale et presque douloureuse que la moralité de la distinction ne soit en fin de compte que le plaisir d'une cruauté raffinée. En fin de compte, cela veut dire ici : à chaque fois, dans la première génération. Car lorsque l'on hérite sous forme d'habitude d'une manière quelconque de se distinguer, on n'hérite pas en même temps de l'arrière-pensée qui l'accompagne (on n'hérite que de sentiments, non de pensées) : et sauf si l'éducation vise à inculquer de nouveau cette arrière-pensée, cette façon d'agir ne procure déjà plus un plaisir de cruauté à la seconde génération, mais seulement le plaisir de l'habitude elle-même. Mais ce plaisir-là est le premier degré du "bien".

17 novembre 2006

Machiavel, L'art de la guerre, V, 7

Si, supérieur en nombre, [l'ennemi] recule devant une troupe inférieure ; si, au contraire, il envoie des forces très faibles contre des forces considérables ; s'il prend subitement la fuite sans raison, dans tous ces cas craignez un piège, et ne croyez jamais que l'ennemi ne sait pas ce qu'il fait.

08 novembre 2006

Marc Aurèle, Pensées, VII, 7

N'aie pas honte de te faire aider ; car tu te proposes de faire ce qui est utile, comme le soldat à l'assaut des murs. Quoi donc ! si tu es boiteux et si tu ne peux monter seul au créneau, mais si c'est possible, grâce à un autre ?

06 novembre 2006

Marc Aurèle, Pensées, VII, 8

Que l'avenir ne te trouble pas : car tu viendras à lui, quand il le faudra, avec la même raison que tu utilises pour les choses présentes.

31 octobre 2006

Marquis de Sade, La philosophie dans le boudoir, 3ème dialogue

Mme de Saint-Ange. - Bien, mon cher Dolmancé, mais il vous manquera quelque chose.
Dolmancé. - Un vit dans le cul ? Vous avez raison, madame.
Mme de Saint-Ange. - Passons-nous-en pour ce matin : nous l'aurons ce soir ; mon frère viendra nous aider, et nos plaisirs seront au comble. Mettons-nous à l'oeuvre.
Dolmancé. - Je voudrais qu'Eugénie me branlât un moment. (Elle le fait.) Oui, c'est cela... un peu plus vite, mon coeur... tenez toujours bien à nu cette tête vermeille, ne la recouvrez jamais... plus vous faites tendre le filet, mieux vous décidez l'érection... il ne faut jamais recalotter le vit qu'on branle... Bon !... préparez ainsi vous-même l'état du membre qui va vous perforer... Voyez-vous comme il se décide ?... Donnez-moi votre langue, petite friponne !... Que vos fesses posent sur ma main droite, pendant que ma main gauche va vous chatouiller le clitoris.
Mme de Saint-Ange. - Eugénie, veux-tu lui faire goûter de plus grands plaisirs ?
Eugénie. - Assurément... je veux tout faire pour lui en donner.
Mme de Saint-Ange. - Eh bien ! prends son vit dans ta bouche, et suce-le quelques instants.
Eugénie le fait. - Est-ce ainsi ?
Dolmancé. - Ah ! bouche délicieuse ! quelle chaleur !... Elle vaut pour moi le plus joli des culs !... Femmes voluptueuses et adroites, ne refusez jamais ce plaisir à vos amants : il vous les enchaînera pour jamais... Ah ! sacredieu !... foutredieu...
Mme de Saint-Ange. - Comme tu blasphèmes, mon ami !
Dolmancé. - Donnez-moi votre cul, madame... Oui, donnez-le-moi, que je le baise pendant qu'on me suce, et ne vous étonnez point de mes blasphèmes : un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande. Il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoûtante chimère ; je voudrais trouver une façon ou de la mieux invectiver, ou de l'outrager davantage ; et quand mes maudites réflexions m'amènent à la conviction de la nullité de ce dégoûtant objet de ma haine, je m'irrite et voudrais pouvoir aussitôt réédifier le fantôme, pour que ma rage au moins portât sur quelque chose. Imitez-moi, femme charmante, et vous verrez l'accroissement que de tels discours porteront infailliblement à vos sens. Mais, doubledieu !... je le vois, il faut, quel que soit mon plaisir, que je me retire absolument de cette bouche divine... j'y laisserais mon foutre !... Allons, Eugénie, placez-vous ; exécutons le tableau que j'ai tracé, et plongeons-nous tous trois dans la plus voluptueuse ivresse. (l'attitude s'arrange.)
Eugénie. - Que je crains, mon cher, l'impuissance de vos efforts ! La disproportion est trop forte.

14 octobre 2006

Rousseau, Les Confessions, II

Sa vie avait été celle d'une femme d'esprit et de sens ; sa mort fut celle d'un sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion catholique aimable par la sérénité d'âme avec laquelle elle en remplit les devoirs sans négligence et sans affectation. Elle était naturellement sérieuse. Sur la fin de sa maladie, elle prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'était qu'un contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son état. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça.

16 septembre 2006

Léonidas de Tarente

Homme, il a été infini, le temps d'avant
que tu viennes au jour, et le reste, infini
pour l'Hadès. Quelle est la part laissée
à la vie : la piqûre, à peu près, d'un instant,
à moins qu'il n'y ait plus bref qu'une piqûre ?
Ta vie, petite, est écrasée : sans douceur par nature,
mais plus aride encore que son ennemie la mort.
Et les hommes, si bien ajustés d'un assemblage
d'os, se dressent vers l'air et les nuages !
Bonhomme, vois, quelle absurdité : au bout du fil,
il y a le ver, avant même que le vêtement soit tissé :
comme le son d'une harpe, il s'effiloche, desséché
bien davantage qu'une momie d'araignée.
Homme, d'aurore en aurore, lutte
pour incliner ta vie à la frugalité :
tant que tu es parmi les vivants,
toujours, en esprit, pensant
de quel roseau tu es flûte.

(trad. D. Buisset, in Anthologie Grecque 1, La couronne de Méléagre, ed. Orphée La Différence, 1990)