12 avril 2007

Nietzsche, Le gai savoir, V, §374

L'intellect humain ne peut éviter de se voir lui-même sous ses formes perspectivistes et seulement en elles. Nous ne pouvons contourner notre angle du regard : c'est une curiosité désespérée que de vouloir savoir quelles autres espèces d'intellect et de perspective il pourrait y avoir [...] Mais je pense que du moins nous sommes loin, aujourd'hui, de la présomption ridicule consistant à décréter depuis notre angle que l'on ne peut légitimement avoir de perspective qu'à partir de cet angle-là. Le monde nous est bien plutôt devenu, une fois encore, "infini" : dans la mesure où nous ne pouvons pas écarter la possibilité qu'il renferme en lui des interprétations infinies. Le grand frisson nous saisit une nouvelle fois - mais qui aurait donc envie de recommencer d'emblée à diviniser ce monstre de monde inconnu à la manière ancienne ?

(traduction P. Wotling)

07 avril 2007

Selma Langerlöf, Le violon du fou, 4

Il soupirait fortement, car c'était une tare lourde et contraignante dans la vie que d'avoir comme lui peur de tous les animaux à quatre pattes. A vrai dire, il n'avait peur que des chèvres, et il n'aurait eu peur ni des chevaux ni des chiens ni des chats si seulement il avait pu être sûr qu'ils n'étaient pas quelque espèce de chèvres transformées. Et, de cela, il n'en était jamais certain. De sorte que, finalement, il vivait dans la déraison d'avoir peur de tous les quadrupèdes.
Il ne lui servait à rien de se souvenir de la force qui était la sienne, pas plus que de savoir que ces petits chevaux de paysans étaient en général inoffensifs. Quiconque a laissé entrer la crainte en son âme ne peut plus raisonner ainsi. La crainte est chose difficile, et pesante pour celui en qui elle a élu domicile.

04 mars 2007

Nietzsche, Le gai savoir, III, §224

Critique des animaux. - Je crains que les animaux ne considèrent l'homme comme un de leurs semblables qui a perdu le bon sens animal de manière extrêmement dangereuse, comme l'animal délirant, comme l'animal rieur, comme l'animal pleurnichard, comme l'animal malheureux.

(traduction P. Wotling)

03 mars 2007

Proust, La Prisonnière (, deuxième journée)

C'est le matin où il sort pour un duel qui va se dérouler dans des conditions particulièrement dangereuses ; alors lui apparaît tout d'un coup au moment où elle va peut-être lui être enlevée le prix d'une vie de laquelle il aurait pu profiter pour commencer une oeuvre ou seulement goûter des plaisirs, et dont il n'a su jouir en rien. "Si je pouvais ne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à la minute même, et aussi comme je m'amuserais." La vie a pris en effet soudain à ses yeux une valeur plus grande parce qu'il met dans la vie tout ce qu'il semble qu'elle peut donner, et non pas le peu qu'il lui fait donner habituellement. Il la voit selon son désir, non telle que son expérience lui a appris qu'il savait la rendre, c'est-à-dire si médiocre. Elle s'est à l'instant remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagne, de toutes les belles choses qu'il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre impossibles, sans songer qu'elles l'étaient déjà avant qu'il fût question de duel, à cause des mauvaises habitudes qui même sans duel auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé. Mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant d'être à jamais dépouillé par la mort : il suffit pour cela de la vie.

23 février 2007

Marat, Les chaînes de l'esclavage, édition de l'An 1, discours aux électeurs de la Grande-Bretagne

Messieurs ! avec du désintéressement et du courage, un peuple peut toujours conserver sa liberté : mais une fois que ce trésor inestimable est perdu, il est presque impossible de le recouvrer : or il est bien près de l'être, lorsque les électeurs mettent à prix leurs suffrages.

20 février 2007

Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, supp. au livre premier, XVII, Sur le besoin métaphysique de l'humanité

Peu à peu nous nous représentons le monde comme quelque chose, dont la non-existence serait préférable à l'existence. De l'étonnement nous passons facilement à une sourde méditation sur la fatalité qui, malgré tout, en a pu provoquer l'existence, et grâce à laquelle la force immense que nécessite la production et la conservation du monde a pu être exploitée en un sens aussi défavorable à ses propres intérêts. L'étonnement philosophique est donc au fond une stupéfaction douloureuse ; la philosophie débute, comme l'ouverture de Don Juan, par un accord en mineur.

(Traduction Burdeau, rev. & corr. Roos)

04 février 2007

Nietzsche, Gai savoir, §58

La manière dont on nomme les choses compte indiciblement plus que ce qu'elles sont.