31 octobre 2006

Marquis de Sade, La philosophie dans le boudoir, 3ème dialogue

Mme de Saint-Ange. - Bien, mon cher Dolmancé, mais il vous manquera quelque chose.
Dolmancé. - Un vit dans le cul ? Vous avez raison, madame.
Mme de Saint-Ange. - Passons-nous-en pour ce matin : nous l'aurons ce soir ; mon frère viendra nous aider, et nos plaisirs seront au comble. Mettons-nous à l'oeuvre.
Dolmancé. - Je voudrais qu'Eugénie me branlât un moment. (Elle le fait.) Oui, c'est cela... un peu plus vite, mon coeur... tenez toujours bien à nu cette tête vermeille, ne la recouvrez jamais... plus vous faites tendre le filet, mieux vous décidez l'érection... il ne faut jamais recalotter le vit qu'on branle... Bon !... préparez ainsi vous-même l'état du membre qui va vous perforer... Voyez-vous comme il se décide ?... Donnez-moi votre langue, petite friponne !... Que vos fesses posent sur ma main droite, pendant que ma main gauche va vous chatouiller le clitoris.
Mme de Saint-Ange. - Eugénie, veux-tu lui faire goûter de plus grands plaisirs ?
Eugénie. - Assurément... je veux tout faire pour lui en donner.
Mme de Saint-Ange. - Eh bien ! prends son vit dans ta bouche, et suce-le quelques instants.
Eugénie le fait. - Est-ce ainsi ?
Dolmancé. - Ah ! bouche délicieuse ! quelle chaleur !... Elle vaut pour moi le plus joli des culs !... Femmes voluptueuses et adroites, ne refusez jamais ce plaisir à vos amants : il vous les enchaînera pour jamais... Ah ! sacredieu !... foutredieu...
Mme de Saint-Ange. - Comme tu blasphèmes, mon ami !
Dolmancé. - Donnez-moi votre cul, madame... Oui, donnez-le-moi, que je le baise pendant qu'on me suce, et ne vous étonnez point de mes blasphèmes : un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande. Il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoûtante chimère ; je voudrais trouver une façon ou de la mieux invectiver, ou de l'outrager davantage ; et quand mes maudites réflexions m'amènent à la conviction de la nullité de ce dégoûtant objet de ma haine, je m'irrite et voudrais pouvoir aussitôt réédifier le fantôme, pour que ma rage au moins portât sur quelque chose. Imitez-moi, femme charmante, et vous verrez l'accroissement que de tels discours porteront infailliblement à vos sens. Mais, doubledieu !... je le vois, il faut, quel que soit mon plaisir, que je me retire absolument de cette bouche divine... j'y laisserais mon foutre !... Allons, Eugénie, placez-vous ; exécutons le tableau que j'ai tracé, et plongeons-nous tous trois dans la plus voluptueuse ivresse. (l'attitude s'arrange.)
Eugénie. - Que je crains, mon cher, l'impuissance de vos efforts ! La disproportion est trop forte.

14 octobre 2006

Rousseau, Les Confessions, II

Sa vie avait été celle d'une femme d'esprit et de sens ; sa mort fut celle d'un sage. Je puis dire qu'elle me rendit la religion catholique aimable par la sérénité d'âme avec laquelle elle en remplit les devoirs sans négligence et sans affectation. Elle était naturellement sérieuse. Sur la fin de sa maladie, elle prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'était qu'un contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son état. Elle ne garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir paisiblement avec tout le monde. Enfin, ne parlant plus, et déjà dans les combats de l'agonie, elle fit un gros pet. Bon ! dit-elle en se retournant, femme qui pète n'est pas morte. Ce furent les derniers mots qu'elle prononça.

16 septembre 2006

Léonidas de Tarente

Homme, il a été infini, le temps d'avant
que tu viennes au jour, et le reste, infini
pour l'Hadès. Quelle est la part laissée
à la vie : la piqûre, à peu près, d'un instant,
à moins qu'il n'y ait plus bref qu'une piqûre ?
Ta vie, petite, est écrasée : sans douceur par nature,
mais plus aride encore que son ennemie la mort.
Et les hommes, si bien ajustés d'un assemblage
d'os, se dressent vers l'air et les nuages !
Bonhomme, vois, quelle absurdité : au bout du fil,
il y a le ver, avant même que le vêtement soit tissé :
comme le son d'une harpe, il s'effiloche, desséché
bien davantage qu'une momie d'araignée.
Homme, d'aurore en aurore, lutte
pour incliner ta vie à la frugalité :
tant que tu es parmi les vivants,
toujours, en esprit, pensant
de quel roseau tu es flûte.

(trad. D. Buisset, in Anthologie Grecque 1, La couronne de Méléagre, ed. Orphée La Différence, 1990)

24 août 2006

Lao-Tseu,Tao te king, LXVIII

Celui qui excelle à commander une armée n'a pas une ardeur belliqueuse.
Celui qui excelle à combattre ne se laisse pas aller à la colère.
Celui qui excelle à vaincre ne lutte pas.
Celui qui excelle à employer les hommes se met au-dessous d'eux.
C'est là ce qu'on appelle posséder la vertu qui consiste à ne point lutter.
C'est ce qu'on appelle savoir se servir des forces des hommes.
C'est ce qu'on appelle s'unir au ciel.
Telle était la science sublime des Anciens.

22 août 2006

Montaigne, Les essais, I, 23

On reçoit les avis de la vérité et ses préceptes comme adressés au peuple, non jamais à soi ; et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chacun les couche en sa mémoire, très sottement et très inutilement.

13 août 2006

Malebranche, De la recherche de la vérité, II,1, 1

L'homme ne demeure guère longtemps semblable à lui-même : tout le monde a assez de preuves intérieures de son inconstance : on juge tantôt d'une façon et tantôt d'une autre sur le même sujet : en un mot la vie de l'homme ne consiste que dans la circulation du sang, et dans une autre circulation de pensées et de désirs ; et il semble qu'on ne puisse guère mieux employer son temps, qu'à rechercher les causes de ces changements qui nous arrivent, et apprendre ainsi à nous connaître nous-mêmes.

10 août 2006

Rousseau, La nouvelle Héloïse, II, lettre XIV à Julie

J'entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde. Ce chaos ne m'offre qu'une solitude affreuse où règne un morne silence. Mon âme à la presse cherche à s'y répandre, et se trouve partout resserrée. "Je ne suis jamais moins seul que quand je suis seul", disait un ancien : moi, je ne suis seul que dans la foule, où je ne puis être ni à toi ni aux autres. Mon coeur voudrait parler, il sent qu'il n'est point écouté ; il voudrait répondre, on ne lui dit rien qui puisse aller jusqu'à lui. Je n'entends point la langue du pays, et personne ici n'entend la mienne.