02 mai 2007

Marquis de Sade, Les Cent Vingt Journées de Sodome, I, 2ème journée

Il ne faut pas s'attacher souviens-t'en. Aujourd'hui l'un, demain l'autre, il faut être putain, mon enfant, putain dans l'âme et dans le coeur.

19 avril 2007

F. Rosenzweig, L'Etoile de la rédemption, I, 2

Toute chose nouvelle est une négation renouvelée du néant, quelque chose qui n'a jamais été, un commencement pour soi, quelque chose d'inouï, du "nouveau sous le soleil". Infinie est ici la force de la négation du néant, mais fini chaque effet singulier de cette force, infinie la profusion, finie la figure. Sans raison et sans direction, les divers phénomènes émergent de la nuit ; il n'est pas écrit sur leur front d'où ils viennent, où ils vont ; ils sont. En étant, ils sont singuliers, chacun pour sa part contre tous les autres, chacun pour sa part séparé de tous les autres, "particulier", un "non-autre".

16 avril 2007

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, V

Laissées à elles-mêmes, les affaires humaines ne peuvent qu’obéir à la loi de la mortalité, la loi la plus sûre, la seule loi certaine d’une vie passée entre naissance et mort. C’est la faculté d’agir qui interfère avec cette loi parce qu’elle interrompt l’automatisme inexorable de la vie quotidienne, laquelle, nous l’avons vu, a déjà interrompu et troublé le processus de la vie biologique. La vie de l’homme se précipitant vers la mort entraînerait inévitablement à la ruine, à la destruction, tout ce qui est humain, n’était la faculté d’interrompre ce cours et de commencer du neuf, faculté qui est inhérente à l’action comme pour rappeler constamment que les hommes, bien qu’ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover.

12 avril 2007

Nietzsche, Le gai savoir, V, §374

L'intellect humain ne peut éviter de se voir lui-même sous ses formes perspectivistes et seulement en elles. Nous ne pouvons contourner notre angle du regard : c'est une curiosité désespérée que de vouloir savoir quelles autres espèces d'intellect et de perspective il pourrait y avoir [...] Mais je pense que du moins nous sommes loin, aujourd'hui, de la présomption ridicule consistant à décréter depuis notre angle que l'on ne peut légitimement avoir de perspective qu'à partir de cet angle-là. Le monde nous est bien plutôt devenu, une fois encore, "infini" : dans la mesure où nous ne pouvons pas écarter la possibilité qu'il renferme en lui des interprétations infinies. Le grand frisson nous saisit une nouvelle fois - mais qui aurait donc envie de recommencer d'emblée à diviniser ce monstre de monde inconnu à la manière ancienne ?

(traduction P. Wotling)

07 avril 2007

Selma Langerlöf, Le violon du fou, 4

Il soupirait fortement, car c'était une tare lourde et contraignante dans la vie que d'avoir comme lui peur de tous les animaux à quatre pattes. A vrai dire, il n'avait peur que des chèvres, et il n'aurait eu peur ni des chevaux ni des chiens ni des chats si seulement il avait pu être sûr qu'ils n'étaient pas quelque espèce de chèvres transformées. Et, de cela, il n'en était jamais certain. De sorte que, finalement, il vivait dans la déraison d'avoir peur de tous les quadrupèdes.
Il ne lui servait à rien de se souvenir de la force qui était la sienne, pas plus que de savoir que ces petits chevaux de paysans étaient en général inoffensifs. Quiconque a laissé entrer la crainte en son âme ne peut plus raisonner ainsi. La crainte est chose difficile, et pesante pour celui en qui elle a élu domicile.

04 mars 2007

Nietzsche, Le gai savoir, III, §224

Critique des animaux. - Je crains que les animaux ne considèrent l'homme comme un de leurs semblables qui a perdu le bon sens animal de manière extrêmement dangereuse, comme l'animal délirant, comme l'animal rieur, comme l'animal pleurnichard, comme l'animal malheureux.

(traduction P. Wotling)

03 mars 2007

Proust, La Prisonnière (, deuxième journée)

C'est le matin où il sort pour un duel qui va se dérouler dans des conditions particulièrement dangereuses ; alors lui apparaît tout d'un coup au moment où elle va peut-être lui être enlevée le prix d'une vie de laquelle il aurait pu profiter pour commencer une oeuvre ou seulement goûter des plaisirs, et dont il n'a su jouir en rien. "Si je pouvais ne pas être tué, se dit-il, comme je me mettrais au travail à la minute même, et aussi comme je m'amuserais." La vie a pris en effet soudain à ses yeux une valeur plus grande parce qu'il met dans la vie tout ce qu'il semble qu'elle peut donner, et non pas le peu qu'il lui fait donner habituellement. Il la voit selon son désir, non telle que son expérience lui a appris qu'il savait la rendre, c'est-à-dire si médiocre. Elle s'est à l'instant remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagne, de toutes les belles choses qu'il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre impossibles, sans songer qu'elles l'étaient déjà avant qu'il fût question de duel, à cause des mauvaises habitudes qui même sans duel auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé. Mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant d'être à jamais dépouillé par la mort : il suffit pour cela de la vie.