05 mars 2013

Albert Cohen, Ô vous, frères humains, xix

Pardonner de véritable pardon, c'est savoir que l'offenseur est mon frère en la mort, un futur agonisant qui connaîtra les horreurs de la vallée des épouvantements, et déjà il mérite pitié et tendresse de pitié, et il a tous les droits sur moi, augustes droits de son malheur à venir, malheur certain, et comment alors ne pas lui pardonner ?

Pardonner de véritable pardon, c'est aussi comprendre que l'offense était inéluctable, et le comprendre parce que, par pitié et tendresse de pitié, soudain je suis l'autre et lui-même devenu, et je le connais, je le connais le pauvre offenseur, un innocent méchant, toujours innocent, un malheureux chargé de chromosomes malchanceux, un irresponsable résultat, et rien n'est sa faute, et comment alors lui en vouloir et lui reprocher d'être ce qu'il ne peut pas ne pas être, comment lui en vouloir et lui reprocher d'avoir commis ce qu'il ne pouvait pas ne pas commettre, comment ne pas lui pardonner ?

04 mars 2013

Albert Cohen, Ô vous, frères humains, vi

... tout en clamant depuis des siècles leur amour du prochain, tout en s'en délicieusement gargarisant, ces singes vêtus continuent à adorer la force sous tous ses masques, l'horrible force qui est la capacité de nuire et dont l'ultime racine et sanction est l'antique et auguste pouvoir de tuer, et ces carnassiers adorent la guerre qui leur est exaltante et sacrée, et ils en parlent avec pompe et respect, et ils se rengorgent de leurs batailles et de leurs victoires militaires dont ils suçotent les chères dates, et ils admirent et adorent leurs héros et grands meurtriers, leurs conquérants, leurs dictateurs, leurs maréchaux et amiraux, compétents tueurs entourés de révérence, et tout en jouant à aimer leur prochain, ils continuent à haïr, et déjà sur les murs d'Aix-en-Provence, en l'an de grâce mil neuf cent soixante-dix, ont été inscrites ces nobles paroles Que crève la charogne juive et que revienne l'heureux temps du génocide ! Ô amour du prochain.

03 mars 2013

Albert Cohen, Ô vous, frères humains, v

Oh, ces comiques mâles qui circulent, velus descendants d'anthropopithèques et adorateurs de la force, animal pouvoir de meurtre, qui circulent en croyant qu'ils seront toujours vivants, et ils discutent avec une basse passion de cette chère équipe de football qui n'aurait pas dû être battue, et quel coup pour l'honneur national, et c'est la faute de ce fumier d'arbitre, et ils discutent aussi, avec une fureur d'amour, de la glorieuse victoire de leur héros national, cet admirable coureur cycliste qui sait tout aussi bien qu'un singe remuer vite ses pattes sur deux roues, et ils le vénèrent et l'adorent, ces crétins, et de sa victoire ils sont heureux, ces malheureux, et ils ne se doutent pas que le bois de leur cercueil existe déjà, dans une scierie ou dans une forêt, et les attend.

Albert Cohen, Ô vous, frères humains, iv

... et je dépose mes tristesses, stériles plaintes offertes à l'avenir, et aussi quelques fleurs séchées, restes des funérailles de mon cœur, mes fleurs pour ceux que j'ai aimés en silence et sans vouloir en être aimé, car ils n'aiment jamais assez.

09 février 2013

Jacques Prévert, Paroles, L'Ecole des Beaux-Arts

L'Ecole des Beaux-Arts

Dans une boîte de paille tressée
Le père choisit une petite boule de papier
Et il la jette
Dans la cuvette
Devant ses enfants intrigués
Surgit alors
Multicolore
La grande fleur japonaise
Le nénuphar instantané
Et les enfants se taisent
Emerveillés
Jamais plus tard dans leur souvenir
Cette fleur ne pourra se faner
Cette fleur subite
Faite pour eux
A la minute
Devant eux.

03 février 2013

Saint Augustin, La Cité de Dieu, 1, 1, viii

La similitude des souffrances n'exclut pas la différence de ceux qui souffrent, et l'identité des tourments ne fait pas l'identité du vice et de la vertu.

15 avril 2012

Zohar

Le Saint, béni soit-Il, a vu qu'il était nécessaire de mettre toutes ces choses dans le monde afin d'en assurer la permanence ; d'avoir, pour ainsi dire, un cerveau enveloppé de nombreuses écorces. Le monde tout entier, celui d'en haut et celui d'en bas, est formé selon ce principe, depuis le mystérieux centre originel jusqu'aux couches les plus lointaines. Elles sont toutes des vêtements, l'une pour l'autre, cerveau dans le cerveau, esprit à l'intérieur de l'esprit, écorce dans l'écorce.